J’ai rencontré Jean-Guy…

à 18 ans. Je travaillais dans un théâtre et on avait eu, cet été-là, besoin d’un technicien de scène. Je crois qu’une technicalité du type « on a besoin de ce technicien pour la moitié du show seulement » avait fait en sorte que l’adolescent placier que j’étais coûtait moins cher que l’embauche d’un tech supplémentaire.

Rien à dire de mon côté : on augmentait mon salaire, et moi, j’allais aider à faire les changements de décors entre les scènes. J’avais toutes les raisons d’accepter. Dude, le théâtre !

Grâce à ma job, j’en avais vu des pièces, mais pour la première fois, j’entrais en coulisses. Pour la première fois, je cotoyais des comédiens, des vrais et non pas des wannabes prétentieux qui faisaient français théâtre à la poly. Et parmi ces vrais comédiens, il y avait Jean-Guy.

Il habitait à Ottawa. Il faisait souvent des blagues, en disant qu’il n’était là que parce que le producteur du spectacle avait été en mesure d’obtenir des exemptions d’impôts pour avoir engagé un artiste d’une autre région ou quelque chose du genre. Et rapidement, on s’était lié d’amitié. J’étais jeune et intéressé. Il était comédien et intéressant et ses présences limitées sur scène aidant, nous avions eu tout le loisir de parler ensemble. Il m’écoutait, me trouvait donc brillant et flattait donc mon égo de teenager qui parle avec un vieux. Et qui finit par trouver le vieux ben cool, au fond !

Au milieu de la saison, Louisette (oui oui, celle à qui tu penses) me prend à part et après une discussion, lâche enfin : « C’est pas facile pour les gays de l’âge de Jean-Guy de se caser. » En insistant, sobrement, sur le mot gay.

1 + 1 : il avait un kick sur moi.

L’intervention de Louisette  remettait un peu les pendules à l’heure. Je suis certain que Jean-Guy ne m’aurait jamais même dit la chose lui-même.

Après que je me fus posé la question un minimum – c’est la première fois que j’avais à dealer avec l’homosexualité, petit gars de Granby, jamais sorti de la ville sans mes parents – j’ai décidé que ça ne changeait rien.

On a donc gardé contact, on s’est vus souvent et on est devenus de solides amis.

Il m’a encouragé à faire du théâtre, il m’a donné des cours de diction, m’a raconté lors de soirées bien arrosées les conneries qu’il avait pu faire, pendant qu’il travaillait à Winnipeg, tout ce qu’il avait fait comme théâtre avec le Cercle Molière de la même ville, puis son retour vers l’est et son travail à la SRC à Ottawa. Moi, je l’écoutais, surtout, comme je sais le faire, comme un neveu pour son oncle vieillissant au départ, comme un égal vers la fin, en fumant ses clopes indiennes, en mangeant sa tarte au caramel (excellent chef, Jean-Guy) ou racontant ce qu’il voulait savoir, le temps d’une question qu’il me posait, avant de se relancer sur une autre histoire…

Côté santé, cependant, ça allait pas fort. Infarctus, puis pace-maker. Maladie des poumons, mais fumait pareil. Problèmes dans les jambes, puis chaise roulante. Vente de maison pour appartement, vente de voiture parce que s’en servait plus, et ça devait faire trois ans qu’il n’était pas sorti de l’appart, à part pour ses visites médicales. Côté moral, j’avais vu mieux. Il parlait souvent de la pilule de cyanure qu’il gardait, « en cas ».

Mais les fois où je lui parlais, ça allait toujours : il se chicanait désormais avec son alter-ego, Jean, qui était devenu son homme à tout faire, par la force des choses (besoin d’argent pour Jean, besoin d’aide pour Jean-Guy), mais surtout son ami.

Je l’ai même vu en mars dernier. Jean était là. Bon gars, avenant et les deux se disputaient mon attention, Jean-Guy se fâchait, puis s’en voulait et ça recommençait. Mais au moins je le savais entouré et aidé.

C’est pour ça, peut-être, que je ne m’en faisais pas plus que ça, que je ne prenais plus de nouvelles aussi souvent qu’avant. Mon téléphone mensuel s’est mué en téléphone aux trois mois. Occupé par ma job, par ma vie urbaine, ma vie de couple, mes amis d’ici… Je savais que, de toute façon, il avait quelqu’un sur qui compter.

C’est donc Jean qui l’a trouvé, le 1er juillet, mort, près de la table de sa cuisine.

Je peux pas m’empêcher de me demander si je l’avais appelé ce jour-là….

Si c’est la maladie ou le cyanure, quoi. Une dépression est si vite arrivée.

Clamski met la main sur mon épaule. Avant qu’il parle. je dis :

– Je sais, c’est la faute de personne.

– C’est vrai. Les gens vieillissent puis meurent. Pis après tu les vois plus.

Il hésite, avant de ne rien ajouter.

Je suis pas du type « j’aurais donc dû ».

Mais je suis du type à apprendre de mes erreurs.

Des amis, ça part vite.

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