J’avais…

16 ans, c’était l’été. Le soleil me dévorait la peau qui, à mes yeux, n’était jamais assez foncée. Je m’efforçais, tout en me protégeant un minimum, d’acquérir le teint tendance d’une quelconque star hollywoodienne tendance elle aussi.

Allongé sur la pelouse, je fermais les yeux et laissait le soleil dessiner d’étranges formes teintées de bleu, de rouge, de mauve, sur mes paupières. Rien ne me tentait ; à vrai dire, tout m’indifférait. Je n’avais pas encore acquis cette faculté – cette misère, devrais-je dire – qu’est la notion du temps qui passe. Qui court.

Le léger vent caressait mon corps, qui se rappelait alors l’instant d’avant l’orgasme – orgasme que je n’avais encore connu qu’en solitaire et dont je n’entrevoyais ainsi encore qu’à moitié la puissance et l’emprise qu’il pouvait (et pourrait) avoir sur moi.

J’étais seul et, de cela aussi, je m’en foutais.  De vrais amis, des compagnons de vie, au sens large du terme, je n’en avais pas. Et si quelques-uns de ces gars (hou… pas de fille, jamais de fille…) auraient pu devenir de vrais amis, la vie elle-même se chargea de nous éloigner, de nous faire étrangers de nouveau. Et c’est pas Facebook qui a amélioré la situation.

(Je ne trouvai de véritables amis qu’à partir de mes 20 ans. Ce qui m’attriste, avec le recul, c’est que mon goût du voyage, de l’éloignement me les fit perdre, ces gens d’avant ma découverte de la joie d’entretenir des amitiés.)

Au soleil, donc, et seul, je me répétais les paroles de ma chanson préférée, à une époque où n’étaient bonnes que les chansons anglophones, sauf Charlebois, parce que mon père l’avait dit. Au fond, j’avais raison : la nature rythmée des chansons qui excitaient ma rébellion naïve de l’époque ne se prêtait pas aux textes qui allaient me déchirer par la suite (merci Brel et Ferré…). Mais à l’époque, tout était bon OU mauvais, blanc OU noir ; pas d’entre-deux.

Le gris de l’existence ne nous apparait que plus tard dans toute sa platitude.

Je devais en être au troisième couplet quand, enfin, l’heure qui avançait se fit sentir. C’était mercredi, et les mercredis, j’avais la collecte à faire. Granby, La Voix de l’Est. J’avais cet emploi de camelot depuis quelques années, mais c’était le premier été où quitter mon inoccupation pour aller chercher l’argent qui m’était dû me dérangeait. Me faisait chier. Car si le fait de me lever tôt tous les matins de l’année ne m’avait jamais dérangé, j’anticipais désormais les mercredis soirs.

Les deux heures que je devais consacrer à aller chez les gens me paraissaient une éternité. Peut-être ma gêne d’ado au coeur de sa puberté boutonneuse y était-elle pour quelque chose – c’était pourtant dérisoire de penser que ces gens qui, pour la plupart me connaissaient déjà depuis longtemps, et m’appréciaient, se moqueraient – sans doute étais-je devenu paresseux.

Je ne voyais pas l’argent que j’aurais quand je rentrerais à la maison, les poches pleines ; non, je voyais le chien d’un tel qui aboierait après mon coup de sonnette, après moi, et qui tenterait de défendre son maître contre l’intrus hebdomadaire qu’il ne reconnaissait jamais, ce con ; je voyais le vieil homme qui m’ouvrait grand la porte, tout en laissant sciemment le film porno qu’il regardait jouer à la télé, si bien que je devais le regarder le temps qu’il aille chercher mon argent – ce n’est que bien plus tard que j’ai compris qu’il appuyait peut-être carrément sur play quand je sonnais, histoire de satisfaire son étrange perversion ; je voyais cet homme qui ne me payait pas plusieurs semaines consécutives et qui arguait qu’il m’avait payé la semaine précédente… Nous devions alors régler le cas « à l’amiable » et j’y perdais toujours, c’est le cas de le dire, au change.

Je voyais cette jeune mère, belle, mais belle, qui s’amusait probablement de l’érection qu’elle provoquait chez le jeune camelot.

C’est toujours le même problème qui me ronge, aujourd’hui. La finalité m’est étrangère. Je ne la vois pas : je ne vois que les problèmes que j’allais avoir, avant d’y arriver.

Les problèmes que j’aurai certainement, ceux que j’aurai sans doute, les problèmes possibles, et même que je m’en invente d’autres.

Cet après-midi là, j’en inventai suffisamment pour me convaincre que je ne survivrais pas. Je fis, pour ainsi dire, la collecte buissonnière.  Je sautai sur mon vélo, et j’allai me promener n’importe où. Près du lac. Sur le pont Mountain. Dans le parc Victoria. N’importe où sauf dans les rues où j’étais attendu. J’irais le lendemain, la semaine suivante, jamais, n’importe quand, sauf maintenant.

Mes parents m’interrogeraient à mon retour. Ils me demanderaient – parce qu’ils auraient eu des appels inquiets de mes clients –  pourquoi je n’avais pas respecté l’entente tacite qui me liait à eux, de les collecter, ce jour-là de la semaine. Je leur répondrais… rien. Pas de vos affaires, que j’allais répondre.

J’ai toujours eu une vision biaisée de l’argent. J’en avais, je ne m’en souciais donc pas ; en même temps, je me contentais toujours de ce que j’avais.

Il faut dire qu’avec ces 60 $ par semaine, j’étais riche, à 16 ans. J’étais libre.

Clamski verse une larme ironique. Ça m’apprendra à me confier à lui.

– Fait que le vieux pervers, qu’est-ce qu’y est devenu ?

Clamski, bâtard…

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4 Réponses to “J’avais…”

  1. RP_L Says:

    … « Fait que le vieux pervers, qu’est-ce qu’u est devenu ? » ( Je n’allais pas rater de la retenir, celle-là… )

  2. Émilie C. Lévesque Says:

    J’aime.

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