Il s’agissait bien…

de lui. Il avait eu l’occasion de voir son visage à plusieurs reprises.

Soit, c’était dans ses rêves, mais il était impossible qu’il se trompât: c’était bien l’homme. Pax retenait sa respiration depuis déjà quelques secondes. Quand il disparut de sa vue, il échappa un soupir : il n’avait pas été repéré. Il entreprit de se dépêtrer des vêtements du garde-robe où il se cachait et s’essuya le front du bras, fort conscient du cliché de son geste, mais son front coulait, comme s’il avait couru le marathon.

L’homme des rêves marchait désormais de l’autre côté de la rue. Pax eut du mal à dissimuler sa sortie du placard à ses collègues du ministère, mais se réconforta en pensant qu’il avait dû paraître encore plus ridicule quand il y était entré, pris de court par la présence de l’homme.

Il se demanda un instant pourquoi il s’était spontanément caché, le rêve de la nuit dernière étant déjà loin dans son esprit.

Ah ouais : dans ses rêves, cet homme le tuait à chaque fois de manière de plus en plus abominable… Quand ce n’était pas à coups de hache, c’était par dissolution dans un baril d’acide, ou encore par dissection sans anesthésie.

Un réflexe acceptable, en l’occurrence, la cachette.

Pax ne savait pas pourquoi il s’était mis à sa suite, cependant. Si jamais c’était effectivement un homme dangereux – une hypothèse que Pax n’envisageait pas réellement, mais qu’il prenait plaisir à cogiter – c’était d’une connerie à la limite de la folie. En traversant la rue, Pax se convainquit que sa curiosité était bien preuve d’intelligence, pourtant – mais évita bien de penser que la connerie, la folie et l’intelligence n’étaient pas mutuellement exclusives.

La ville respirait sous le manteau de la dernière tempête de neige de la saison ; elle respirait difficilement, s’entend, enrouée : les voiture avaient peine à avancer puisque ces sales cols bleus s’affairaient à regarder leur chèque de paye d’heures supplémentaires enfler plutôt qu’à avancer le déneigement.

Façon de parler.

Pax suivait l’homme de loin. Quand il le vit entrer chez un boucher, il fut pris de court. Il décida de ne pas l’y suivre et de patienter à l’extérieur, ne serait-ce qu’à cause de la présence des outils du boucher qui lui foutaient la trouille. Pas les outils en tant que tels, plus que l’utilisation que le tortionnaire de ses rêves aurait pu en faire.

Au bout d’un certain temps, Pax commença à s’avancer vers la boutique, curieux de ce qui s’y passait.

À la vue de la petite rigole de sang, qui coulait par la porte entrouverte, il s’arrêta. Il n’avait pas encore atteint la vitrine et n’avait aucun moyen de savoir ce qui s’y passait. Il n’entendait personne crier, cependant, et à moins que le boucher fut seul, il était un peu hâtif de supposer que l’homme avait dépecé de l’humain depuis son arrivée.

Pax jeta un oeil par la vitrine, pour se rassurer.

Il vit l’homme, le regard luisant, le chapeau de boucher sur la tête, en train de couper une grosse tranche de viande, dont le sang ruisselait sur le plancher.

Peut-être la tempête jouait-elle encore sur ses nerfs, mais Pax ne fit ni une ni deux : il entra dans le magasin, saisit la petite chaise près de la porte et de toute sa force de fonctionnaire à la santé publique, il la fracassa violemment sur la tête du boucher, qui tomba sur son couteau. Un filet de sang et un regard d’incompréhension glissèrent sur son visage.

Pax, satisfait sortit de la boutique, content de n’avoir pratiquement aucune trace de sang, sauf sur le doigt, mais elle pourrait aisément passer pour de l’encre rouge.

Dans ce m0nde où l’homme est un loup pour l’homme, se raisonnait-il, valait encore mieux prévenir que guérir.

On le retrouva rapidement, grâce aux empreintes de ses semelles. On l’emmena à l’asile. Il continua de rêver de l’homme. On lui trouva, ici aussi, un travail routinier et abrutissant.

Mais au moins, il n’avait plus à vivre dans le monde extérieur.

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4 Réponses to “Il s’agissait bien…”

  1. Maxime DeBleu Says:

    Pax, c’est un nom d’origine végétarienne?

  2. RPL Says:

    Une « sortie du placard » pour « l’homme des rêves »…: ça me rappelle quelque chose, mais quoi ?… ;- )

    Avant même le cas du boucher, on voit nettement que Pax file mal: ce qu’il pense des cols bleus tient du délire absolu…

    Belle écriture, Philippe, comme d’habitude.

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