J’ai pris la sortie…

… la plus éloignée de chez mes parents. Ils ne m’attendaient pas, il était tard. J’allais les voir et leur donner un coup de main pour vider la maison du grand-père maternel, le lendemain. Jeudi soir. Je roulais donc sur le boulevard industriel. Eh ouais, s’appelle de même.

Granby est une ville qui s’est développée grâce aux usines qui y sont installées depuis toujours (tabac, caoutchouc, industrie laitière et textile). Cela dit, les élus ont toujours semblé penser à la garder « esthétique ». Ce n’est pas la ville ouvrière anglaise, disons. Peut-être, justement grâce à la présence d’anglo dans la ville, ironiquement. Beaucoup de parcs. Fin de la parenthèse « En apprendre sur Granby ».

Puisque j’avais tout mon temps, je l’ai pris. Je roulais lentement, regardant ce qui avait changé ou non, dans ce secteur près du garage municipal et que je connaissais bien, ex-col-bleu-estival que je suis. Peu de changement. Mais assez pour que je me décide de passer par des coins que je ne connaissais plus. Suis né là, dans l’ouest. Suivi Cowie, le long de la Yamaska. J’ai à nouveau été saisi par le grand âge de la ville – que je mets souvent en parallèle avec la courteur de la vie humaine ces temps-ci.

C’est la trentaine, hein. « Quoi, le monde meurt ?! » Grande nouvelle.

Et saisi par sa modernité nouvelle, étonnamment. Devriez voir la nouvelle caisse pop centralisée, digne d’un pavillon universitaire.

Long préambule pour dire que la marche que j’avais décidé de prendre le lendemain soir, vers 22h, était motivée par cette quête que j’entretiens depuis quelques mois, mieux connaître mes racines.

« Quoi, j’ai des racines ?! »

J’avais passé la journée à déménager, mais j’avais mangé comme un trou, comme souvent chez mes parents. La marche était de mise, au moins une heure à bon rythme. C’est le centre-ville que j’ai décidé d’investir. On en fait vite le tour, si on suit Principale – eh ouais, s’appelle de même.

Mais quand on s’aventure dans les petites rue, ça peut durer.

Vu une buanderie. Un film en soi.

Car oui, au départ, la première demi-heure, podcast dans les oreilles, j’ai vu beaucoup, et pensé peu : c’était de l’exercice. Éventuellement, j’ai eu envie d’éntendre. De retirer mes écouteurs.

Puis la magie.

Je ne m’en surprends plus outre-mesure. Savez cette énergie qui se manifeste quand « on sait » que quelque chose va arriver – non, je ne tombe pas dans l’ésotérisme ; je prends même pour acquis que vous comprenez ce que j’entends par là. Quoi qu’il en soit, marcher les oreilles à l’air m’avait fait réaliser quelque chose. J’approchais un « point chaud ». Pleine lune ?

Pas d’ésotérisme, j’ai dit.

Des éclats de verres. De voix. Des bruits secs. Là, passé le coin, sur Notre-Dame, devant une petite clôture, inopinée dans le paysage, trois gars dans la rue. Un grand black, avec des dreads.

Oui. À Granby.

Un homme qui crie « Vous êtes deux contre moi, c’est ça ? » Avant de crisser une bonne droite à un autre, vraiment dépassé par les évènements. Le black tente de calmer le violent, mais rien à faire. Moi, je suis arrêté, près de badauds qui matent, cellulaire à la main et police au bout du signal.

Vous comprendrez mon embarras. C’est celui qui frappe qui se dit attaqué par les deux autres. J’observe. Non, définitivement, le black tente de les séparer. Et l’autre mange un estie de volée. Les badauds s’éloignent. Je vois le black qui n’arrive à rien. Je m’avance et tente aussi de parlementer avec le violent. André ne s’intéresse à rien d’autre qu’à Gaëtan (nommés par le black, pendant le combat). André lui lance une autre claque. Et semble même se calmer. Avant de donner un zidanesque coup de boule à Gaëtan qui tombe.

Inoffe izinoffe.

Derrière lui, j’interviens et lui passe mes bras sous les épaules pour le maîtriser. Il est assez petit, moi plutôt grand. Il ne peut rien faire.

Je lui demande s’il va se calmer. Il dit que oui. Je répète, pour être certain. Il réitère sa future coopération. Je lui dis que pour le relâcher, je vais devoir le pousser, en avouant d’emblée que c’est parce que je ne lui fais pas entièrement confiance. Il comprend. Je le lâche, et le pousse. Ses mains se prennent dans mes fils d’écouteurs. Sans plus de conséquence ; il ne tente rien.

Quand il se retourne, c’est sa face sanglante qui m’apparaît. Il s’est ouvert le front, une demi-lune d’un pouce de long. Il se détourne, pourtant, et va pour partir, non sans insulter Gaëtan qui rentre chez lui. M’Bai, (nommé par Gaëtan) est tout retourné. Il me remercie, mais il est vraiment nerveux, et passe continuellement sa main dans ses dreads en faisant des longueurs de trottoir pour se calmer.

Avec des ados, trois gars, qui viennent d’arriver, on va vers André, qui est calme. Cool, même. L’air d’un bon gars. Les jeunes sont moins sur leurs gardes que moi et lui font remarquer qu’il devrait aller à l’hôpital. Je réalise qu’ils n’ont pas tort. On passe un moment à essayer de le convaincre, mais un peu soûl – moins que Gaëtan – il fait son toffe, ben non, ben non, même pas mal.

La police arrive. Nous demande de nous éloigner, d’un ton de policier, humanité en moins – c’est dire. Les jeunes me demandent ce qui est arrivé, me disent que j’ai bien fait, et finissent par partir, parce qu’il se fait tard. Des bons petits gars. M’Bai vient me revoir et discuter. Curieux je demande comment ça a commencé.

– Ils parlaient d’Offenbach. Gaëtan a vu le film Gerry. Ils parlaient d’Offenbach, lâche-t-il, désolé par la futilité de la chose. Gaëtan lui a lancé son vin au visage. André n’a pas apprécié.

Une des polices parle à André, l’autre va chercher Gaëtan et prend sa déposition aussi, l’ambulance arrive. La police laisse Gaëtan qui parle avec M’Bai. Je m’approche d’eux. Curieux, encore. Gaëtan, c’est le baveux dans l’histoire. D’ailleurs il en remet, plus d’une couche. André ne le prend pas, la police demande à Gaëtan de s’asseoir, qui en ajoute encore.

Un instant, l’agent a VRAIMENT considéré lui casser la gueule lui-même. Quand je dis baveux…

Histoire de l’éloigner, je propose à Gaëtan d’aller s’asseoir sur sa « terrasse », qui se trouve à être une portion d’asphalte près du trottoir, derrière la clôture. Les ambulanciers soignent André, quand on s’assoit. Gaëtan m’explique l’histoire, Offenbach, tout. Encore soûl, il est chamboulé. André est un bon ami. Un gars intéressant, comme « il y en peu par icitte ». Il a déjà été violent, mais pas à ce point. Il ne le verra plus, dit-il platement.

La police revient vers Gaëtan, lui remet son amende (75 $, sachez-le) pour trouble sur la voie publique ou une autre bébelle du type…

Soixante-quinze piasses pour la raclée de sa vie, il l’a un peu mal pris…

… et lui dit qu’André n’a pas l’air trop calmé et qu’il lui en veut toujours. Gaëtan affirme qu’il ne veut pas porter plainte, ce qui ne compioute pas dans la tête du flicard, qui finit quand même par se lasser, non sans avertir Gaëtan que s’il avance encore avec la bière qu’il vient de s’ouvrir, il l’arrêtera pour avoir consommée de l’alcool sur la voie publique. Une tête de con, genre.

Tout le monde part, je reste seul avec Gaëtan quelques minutes, il m’offre une bière. Une dame ouvre la porte voisine et demande ce qui se passe. Gaëtan raconte sommairement et dit de ne pas s’en faire. Elle rentre.

La propriétaire ? Eh non. C’est Gaëtan le proprio.

On boit notre bière sans trop parler. Ça devient akward, après un bout. La magie s’est envolée. Je me lève, on se salue.

Je me couche dans le sous-sol encombré des meubles des grands-parents. Je commence à comprendre d’où je viens. Je me recale dans l’oreiller.

Et je contemple le cycle.

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9 Réponses to “J’ai pris la sortie…”

  1. Roch Archambault Says:

    Un vrai début de roman cette histoire! Très bon, un de tes meilleurs que j’ai lu de toi.

  2. RPL Says:

    Je suis d’accord avec Roch A.: c’est un de tes meilleurs textes, de ceux que j’ai lus. Tu as toujours cette incontestable qualité de conteur, et ce style enroué que j’aime beaucoup.

    • scrypticwriter Says:

      eh ben merci à toi aussi, Richard. content que ça te touche. honnêtement, j’ai l’impression de faire du surplace dans ce texte, mais c’est peut-être mon côté télé qui parle, à la relecture.

      style enroué ? ( 😛 )

  3. RPL Says:

    Style enroué, ouais; je te proposerais bien un bière pour en parler, mais je crois qu’on a fait le tour de la question ( de la bière, je veux dire ! )

    Style enroué: un peu râpeux, comme du papier sablé, comme Gainsbourg, mais surtout pas comme Proust. Tu vois ?

  4. Christian Mistral Says:

    Ma lecture: un homme qui retourne à Granby pour aider ses parents à vider la maison du grand-père et qui va marcher de par les rues de sa jeunesse et qui rencontre un éclat de violence et qui ose intervenir physiquement, fort mais conservant ses bons nerfs, pour calmer une bagarre et qui reste ensuite le temps de boire une broue avec le gars maganné et désemparé, tout en demeurant capable de mesurer la connerie des flics, cet homme-là, ton protagoniste, les a trouvées, ses racines. Un caractère, ça se fabrique from the ground up. héhé.

    Good stuff, dude.

    • scrypticwriter Says:

      Je suis content que tu apprécies, merci. Oui. Je les ai peut-être trouvées, mes racines.

      Astheure, qu’est-ce j’en fais ? 😛

      Bah non, je cherche pas de réponse toute faite.

  5. Christian Mistral Says:

    T’en fais que t’es pris avec, dude. C’est tes racines à toi. La marge de choix qu’on a, c’est de vivre avec ou pas, je crois.

    T’sais, les racines, quelles qu’elles soient, c’est pas si méchant. Demande à ceux qui n’en ont pas.

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