C’était un pragmatique…

Dès que je lui eus montré mon insigne, il avait avoué. Juste avant, son front s’était mis à suer abondamment, et c’est probablement là qu’il avait réalisé qu’il ne pourrait pas s’en sortir. Un type qui n’a rien à se reprocher ne sue pas du front. Platement, donc, il avait toussoté puis admis : tous les servants de messe y étaient passés, les petits de la chorale aussi. Ils n’inventaient rien, ceux qui m’avaient mis sur sa piste. Tout était vrai.

C’était un pragmatique. Même son sacerdoce l’était.

« Vous voyez, m’expliquait-il alors que je lui passais les menottes, je ne crois pas vraiment en Dieu. Je nous vois plutôt comme les héritiers d’une multitude d’auteurs et, surtout, du génie qui les a regroupés dans la Bible, en un seul livre. Une vie entière à vivre des rentes de ce bouquin, en échange d’en faire la promotion… j’ai toujours été assez doué avec les mots, et la rhétorique. Enfin, la rhétorique des gens simples. Pas pour rien que je me suis installé dans ce trou perdu. J’ai été à Rome, moi, je me destinais à une carrière épiscopale. Puis ça a commencé… »

Je voyais bien qu’il voulait m’en dire plus. Il était du genre à ne pas camoufler ses crimes outre mesure, pour le plaisir simple de se faire prendre, et d’ainsi pouvoir raconter son histoire avec moults détails. À défaut d’être lui-même un auteur, il avait développé les besoins de cette étrange caste.

Ouais. Il avait beau porter la soutane, il cadrait parfaitement dans les stéréotypes habituels.

« … l’avais emmené dans la sacristie… »

Je l’entendais d’une oreille distraite, mais je n’avais absolument rien à battre de ses explications. Je sentais que ça lui ferait du bien de se sentir écouté, et je n’avais pas envie qu’il se sente bien, ou mieux, ou qu’importe.

Soudain, je me mis à entendre une chorale d’enfants, dont les voix me parvenaient, amplifiées par l’écho de l’église, à travers la porte du bureau du prêtre. Celui-ci ne les entendait visiblement pas, continuant de discourir sur « le bien et le mal, et Jésus et sa condition de mortel ».

Au fond, c’était normal : les voix venaient de ma tête. Ça ne me surprenait plus. Ça n’était pas la première fois, ça ne serait pas la dernière. Au moins, avec le temps, j’avais appris à ne pas nécessairement faire confiance aux voix dans ma tête. D’ailleurs, je ne distinguais pas vraiment les mots qu’ils psalmodiaient. Je me demandais pourquoi ma tête tenait à me faire entendre ces voix. Je tentai de me concentrer pour mieux les entendre. Impossible, avec l’autre qui parlait toujours.

D’un geste, je voulus le faire taire. C’était un geste assez brutal, et fort bien placé : il s’effondra sur le sol, que sa tête heurta brutalement. Mais ça n’avait pas marché. Je continuais de l’entendre, bien que ses lèvres ne remuent plus. Maintenant, il parlait latin. Encore ma tête, me figurai-je. Sa voix et celles du choeur d’enfants prenaient de l’ampleur, comme dans une compétition malsaine qui m’assourdirait si je ne faisais rien.

Sacré cerveau, va.

Dès lors, tout se mit en branle. Je me vis – d’une certaine façon, j’étais moins le perpétrateur que le témoin – enfoncer mes index et majeurs dans les commissures de lèvres du prêtre, et lui déchirer la bouche d’un geste brusque ; je me vis le retourner et lui remonter la soutane pour lui enfoncer la première croix que je trouvai dans le cul – vous savez, une de ces grandes croix qu’on trouve dans les bureaux des prêtres – je la lui enfonçai, donc, non sans m’en être d’abord servi comme d’un immense marteau, pour frapper l’arrière de son crâne à quelques dizaines de reprises.

Sa voix s’était enfin éteinte. Et le choeur d’enfants chantait maintenant mes louanges.

Je regardai le tableau : le sang s’écoulait désormais tout le long de la croix et dégouttait par terre. Je fus pris d’un haut-le-cœur. Je remis la fausse insigne de police dans ma poche et sortit rapidement.

Je fus arrêté, quelques semaines plus tard. Des preuves incriminantes. Mais un bon avocat. Et la voix populaire de mon côté.

J’attends mon procès.

Notre Père qui es aux cieux…

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2 Réponses to “C’était un pragmatique…”

  1. Richard Patry Says:

    Excellent. Excellent. J’aurais dû écrire ça – moi. ( Là, tu vois, on fait consensus . ) … Excellent.

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