Kony 2012, ou le viol par les bons sentiments

Un peu par manque de temps, un peu par paresse, beaucoup parce que je voulais attendre que tout le monde ait fini d’écrire sur le sujet, j’ai bien pris mon temps avant de me mettre à rédiger ce texte. Remarquez, ya David Desjardins qui en parlait hier, mais justement parce que son billet a été publié pendant que j’écrivais celui-ci, je ne l’ai pas lu – je vais me pitcher par la suite, croyez-moi.

Bon. Tout d’abord, je vous avertis, je n’ai pas suivi le reste de la course, après que la vidéo ait été diffusée des centaines de fois dans mes réseaux : organisme vrai ou faux, destiné à faire produire des films ou à effectivement aider. Rien à foutre. À force de voir que plein de gens autour de toi trippent sur une vidéo, toi, gars de cinéma, de médias, tu finis par aller cliquer. Ça semble l’évidence, non ?

Ah non… c’est pas évident pour moi, qui suis en rebellion générale contre la norme. Si tout le monde aime une vidéo, c’est forcément que je n’aimerai pas – c’en est maladif, et je vous promets que c’est pas un processus conscient. Je pourrais vous parler longtemps de toutes les bonnes choses que j’ai manquées à cause de cette tendance. Mais on pourrait aussi parler du fait que j’aie choisi l’allemand plutôt que l’espagnol – pour pas faire comme tout le monde, tu sais ben – qui me vaut encore aujourd’hui quelques déplacements en Europe pour gratisse. 

Donc, c’est plus par conscience professionnelle que par intérêt que j’ai finalement cliqué sur le lien en question. En fait, si un gars dont je respecte énormément le talent et l’intellect ne l’avait pas publié, j’aurais regardé passer la parade.

Tout ça pour dire que j’ai fini par cliquer.

J’ai pas toffé longtemps. À ma décharge, il était tard, je venais de rentrer, ma blonde dormait déjà. Mais dès les premières secondes… Quelque chose a tilté dans ma tête.

Vous direz, c’est facile de dire ça, genre, un mois après. Vrai. 

Une espèce de musique à la sauce épique, faux post-rock tendance, un gros plan sur la terre vue de l’espace. Déjà, mon côté critique allait embarquer. La narration, ensuite. Nasillard. Pas professionnel. Rien d’invitant. Alerte au trip d’égo.

Et effectivement, c’est le réalisateur de la vidéo qui parle, comme on l’apprendra par la suite. 

Ensuite, les images d’un gnangnan consommé. Je suis encore capable d’être touché par une mère qui embrasse son enfant, attention. Mais un oeil averti repère vite un montage qui vise à faire passer une émotion de force. Et c’est là que ça m’éteint. Les images d’enfants qui saluent quelqu’un par internet passent encore, celles de grands-parents dépassés par la techno est sympathique. Mais quand on récupère des trucs sur internet qui ont déjà des millions de hits, et qu’on les met ensemble pour « montrer que le net est rassembleur », il me semble qu’il y a anguille sous roche.

Il y a différentes façon de manipuler. Que l’on parle seulement de montage, de musique : la télé le fait depuis toujours, et de plus en plus habilement – merci les téléréalités – une musique d’action sur une scène un peu lente règle beaucoup de problème. Une musique faux-post-rock tendance sur un plan de la terre, peut faire croire qu’on est tous connectés. Mais ça reste encore… légitime, disons.

Sauf qu’il y a des choses plus pernicieuses encore. On peut utiliser la vidéo de la naissance de son fils dans un film, par exemple.

Normal : on montre un enfant mignon, sur scène ou à la télé, et l’être humain fond. Demandez à des acteurs comment ils détestent jouer – façon de parler, évidemment – avec un enfant sur scène : toute l’attention est détournée sur le kid. Même chose avec un animal. L’innocence de l’être nous touche.

On peut ensuite faire un lien sur des enfants qu’on a sauvés, super-héros de réalisateur qu’on est… On peut évidemment mettre des images de ce même enfant à qui on force à dire, devant la caméra, qu’ils ont vu de leur yeux vus leur père être décapité. On peut montrer des gens être déportés en pleine nuit. Des enfants qui dorment tous entassés sur une couverture, avec des violons lancinants pour nous montrer – non : nous dire ! – qu’on DOIT trouver ça triste.

Je ne nie pas que ça l’est, remarquez.

On peut mélanger les choses : faire dire à un enfant qu’il a besoin d’argent, pour devenir avocat, par exemple. On peut faire dire à un enfant qu’il préfère être tué que de continuer à vivre comme ça.

Tout être humain normalement constitué est touché par ce qu’il dit. Mais tout être humain normalement constitué devrait être dégoûté quand le réalisateur le lui fait répéter… Jusqu’à le faire pleurer. Et au passage, on renforce notre image de salvateur en disant « It’s okay… Jacob, it’s okay »

Je pense que je vais arrêter ici. En fait, j’ai arrêté de la regarder, cette vidéo, vers les 10 minutes. Je répète, je ne sais pas du tout si Invisible Children est une organisation caritative digne de ce nom. De ce que je comprends, cependant, la cause est dépassé. Kony est dans la nature, sa rebellion est pour ainsi dire terminée.

Mais au nom de l’honnêteté intellectuelle, je voulais faire une petite mise au point.

Bien entendu, qu’il faut aider les enfants qu’on voit dans la vidéo.  Et je suis très conscient qu’il FAUT tomber dans le mélo. C’est comme ça qu’on pousse les gens à aider.

– C’est le trip d’égo qui te dérange, hein ? me dit Clamski.

Je hausse les épaules. Probablement.

– Le gars a 84 millions de vus sur youtube. Il a attiré l’attention sur une cause qui vaut la peine – même si elle est caduque. Ok, il produit des films par la bande. Mais aider des enfants, c’est comme la base de l’humanisme.

Je le sais Clamski. Mais j’en ai contre la manipulation. Si j’ai une fierté dans la vie, c’est, foncièrement, de ne pas être influençable. Et de toujours tenter de laisser mon interlocuteur se faire sa propre idée sur ce dont on parle.

– Ouais. Mais t’es pas full influent, non plus.

Ta gueule, Clamski.

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