Ça commence…

…sur Sainte-Cath, dans l’est, au début de Shlaga, avec un petit homme de presque douze ans, qui marche en face de la Shoppe.

Y avance vaillamment, le vent dans ses cheveux foncés, un peu gras, qui tombent n’importe comment sur ses oreilles, les yeux plissés derrière ses lunettes. Y’a les yeux plissés pour leur éviter la poussière, poussière qui s’accumule pareil sur son manteau de cuirette noir.

Y passe devant un miroir qui traine sur le coin de la cour de la Shoppe. Éric se regarde dedans une seconde. Y’aime pas ses lunettes. Coup d’oeil à gauche, coup d’oeil à droite : y’est tout seul. Y le kicke, pis y’a ben du fun à le voir en mille morceaux après. Y s’armet à marcher.

On y dit souvent de pas trop s’éloigner, pis en général, y’écoute. En général, c’est-à-dire quand c’est le père qui y dit. Le père y est convaincant, y parle avec ses mains. Ben non, y est pas sourd, le père, même s’il l’était, je pense pas qu’y aurait voulu parler avec ses mains : comment y aurait tenu sa grosse Mol, sinon ? Ce que je veux dire, c’est que chez eux, ces temps-citte, les taloches volent bas ; c’est l’automne après toute, pis c’est à ce temps-là de l’année qu’est morte, la mère. Mais y est faite fort, pis y vieillit Éric, faque les taloches y font pus rien qu’à moitié peur. Toute façon, son père y travaille de nuitte à Shoppe, pis à cette heure-là, y vient de partir. Éric dormait pas, y s’est levé, s’est rhabillé, pis y est sorti par la ruelle pour pas être vu par les voisins, la gang de stoules.

Bref, Éric marche sur Sainte-Cathe, en direction du Viaduc, pis y a juste son ombre qui vit par le halo jaune des réverbères pour y tenir compagnie. Il s’arrête, soudainement. Y arcompte ses affaires : le troisième graffiti. C’est là.

C’est là que le lutin y a donné rendez-vous.

Un soir qu’Éric marchait tout seul sur les tracks de chemin de fer en revenant de l’école, y avait croisé le lutin. Y t’avait fait un méchant saut. Y’était vert, les oreilles pointues, les yeux piteux, pis y sentait bizarre, une odeur de cannelle brûlée…Y tournait en courant autour d’Éric qui savait pas trop comment le prendre. Mais comme y était petit, y avait pas eu peur trop longtemps. Y avait écouté le lutin, pis y avait accepté. Le lutin avait disparu tout de suite après.

« Qu’est-ce qu’y a dit, le lutin ? » hein, c’est ça que tu te demandes. Qu’est-ce qu’y a ben pu y dire pour qu’Éric accepte d’artourner le voir, de même, en pleine nuit, un soir de semaine ? Un lutin qu’y voyait pour la première fois !

Tu sais ben que le lutin y a parlé de la mère. « Vrai comme chus là, y’a dit, ta mère, je la connais, pis je peux t’amener la voir. » Éric se rappelle même pus comment la conversation a pu se rendre là. Tu vois un lutin, tu parles tu parles, pis un moment donné, y te promet ta mère, si tu reviens exactement trois jours plus tard : c’est toute. Le lutin a réussi son coup, y a eu l’attention d’Éric, pis n’importe quel petit homme de presque 12 ans a envie d’arvoir sa mère quand ça fait la moitié de sa vie, aussi ben dire un crisse de boutte qu’est morte. Supposée être.

Alors y’a trouvé le troisième graffiti, pis y’attend. Y’est d’avance, c’est normal que le lutin soit pas encore là. Y’a dit minuit, Éric y’est parti de chez eux à onze heures et quart, le temps de se rendre… Le lutin devrait pus tarder.

Y’avait hâte. C’est-à-dire : y’avait eu hâte. Éric avait pas dormi depuis l’autre jour. À l’école, Mme Marchand l’avait trouvé plus concentré que d’habitude. Mais y se concentrait pas sur le plus-que-parfait, c’est ben sûr : Éric se concentrait sur ce qu’y allait dire à sa mère. Si la pauvre Mme Marchand avait su : Éric avait pas écouté un seul mot du cours, y’était trop loin.

Y’était dans le train. La fois qu’y l’avait pris avec la mère. Éric a pus trop de souvenirs de quand y’était petit, mais cette fois-là, avec elle, y s’en rappelle. Sa mère venait de se faire couper les cheveux court, pis elle portait des lunettes fumées. Elle avait l’air d’une actrice de film français de France qui passe à tévé le soir, après que le père est parti. En plus maigre. Y’étaient montés dans le train, y’avaient trouvé leur place, pis la mère s’était mise à pleurer. Éric tout ce qu’y savait faire à cet âge-là c’était de poser des questions épaisses comme “Pourquoi tu pleures, mom ?” pis se coller dessus pour la consoler. C’était une question tellement épaisse qu’elle avait pas répondu. Le train était parti. Le paysage avait commencé à bouger, pis la mère faisait rien qu’argarder par la fenêtre. Un moment donné, elle avait fait sursauter Éric en criant : “Ta yeule, toé, asti !” Le vieux qu’y était assis en face avait eu encore plus peur qu’Éric, y’avait changé de place. Mais notre Éric savait ben que c’était pas au vieux qu’elle parlait.

Éric garde son calme comme y peut. Y se met à siffler, sans faire exprès. Une vieille chanson que sa mère y chantait. Qui résonne sous le viaduc.

Y sait pas est où sa mère, pis ça fait peut-être un crisse de boutte, mais y se rappelle quand même d’elle dans son cercueil ; pis de la façon qu’a bougeait pas, qu’était froide au toucher, neutre à l’odeur, pis ben plus belle que d’habitude : y aurait pas eu grand argument contre quelqu’un qui aurait juré qu’était morte… Ses souvenirs sont encore assez précis : pas une seule des 15 personnes qui étaient là a mis en doute son état de cadavre. Oui oui, monsieur le curé, est partie trop vite, mais est partie !

Mononcle Richard, y avait passé la main dins cheveux, avant de le prendre dans ses bras, pis de le serrer fort. Éric avait jamais aimé ça, qu’un autre monsieur le touche ; ça faisait tapette, son père l’avait ben averti. Mais c’est à ce moment-là qu’y avait comme compris que c’était pas pour rien que sa mère l’avait laissé devant chez eux, après le voyage en train. “Attends mononcle, y va t’aider, lui.” Elle y avait passé la main dins cheveux, s’était allumée une cigarette, avant d’arpartir vers les tracks de chemin de fer, sans s’artourner. Mais Éric l’avait écoutée, y avait attendu que mononcle Richard arvienne de travailler. Ça avait pas été si long, y’avait joué avec le chien. Quand mononcle était sorti de son char en le voyant attendre devant chez eux, y’avait demandé pour la mère. Pis quand y a eu compris que la mère était repartie, y’avait fait ni une ni deux, y’avait appelé les coches.

Mononcle Richard avait dit que la mère avait des problèmes dans tête. Qu’a voyait des choses qui étaient pas là. Pis que c’était pour ça qu’était morte. Sa maladie y avait fait accroire des affaires. Pis qu’y fallait qu’Éric se checke, lui avec. Le père l’aimait pas trop, mononcle, avec ses grands airs de frais qui travaille à ville, mais Éric avait été content de se faire expliquer ça. De se faire dire que c’était pas sa faute. Pis de savoir qu’y fallait pas hésiter à l’appeler si de quoi de bizarre arrivait.

Y’avait pas eu le temps de penser à ça avant, y’était trop excité pis concentré à planifier sa sortie, mais là, dans le halo jaune des réverbères, devant son ombre qui réfléchit avec lui, ça y vient en tête. Que le lutin, y pourrait ben être en train d’y faire la même affaire qu’à sa mère. Pis, lui te le dira pas, mais moi je te le confirme : ya la chienne. Une chienne qui finit par y transmettre la rage.

Si y pogne l’esti de lutin, y va passer toute qu’un quart d’heure, y aura jamais vu ça.

Une grosse rafale de vent y fait mettre son bras devant ses lunettes ; y’essuie ses larmes au passage, pis le temps qu’y ardescende son bras, le lutin est apparu devant lui, avec ses yeux de chien battu, pis son odeur de cannelle brûlée !

– Est morte, ma mère, ! qu’y perd pas de temps à y dire.

– Vrai comme chu là…commence le lutin.

– Est MORTE !

Le père dit tout le temps qu’un vrai homme, ç’a jamais besoin d’aide. Éric sait pas comment agir avec un lutin, c’est rien que sa deuxième fois, fait qu’y agit comme avec n’importe qui, pis y t’y sacre une taloche. Le lutin arvole à quelques pieds de lui, pis tombe sur le derrière. Y se secoue la tête, arprend contenance, ressaye de dire “Vrai comme chu…” mais Éric en a assez entendu, pis y te le kicke comme un ballon, de toutes ses forces de petit homme de presque douze ans qui peut juste faire ça pour se défendre. Le père serait fier.

Y pensait pas qu’y lèverait si haut, jusqu’en haut du viaduc, pis comme ça arrive dins Zistoires, y a un train qui passe : crémoé crémoé pas, le lutin artombe dessus ! Le train continue de s’étirer vers le nord, pis Éric le perd de vue. Y’arprend ses esprits.

Éric a pus peur. Même si y sait que le lutin risque d’arvenir, y sait aussi qu’y peut se battre contre. En repassant devant la Shoppe, y pense au père. Y pense même aller le voir, mais y change d’idée quand y voit le miroir de talheure. Qui est pas brisé, finalement. Éric rajuste ses lunettes sur son nez. Y trouve que ça y va mieux que tantôt.

Demain, Éric va appeler mononcle Richard. Son père a beau dire tout le temps qu’un vrai homme, ç’a jamais besoin d’aide, ce soir-là, Éric a compris qu’un homme, même quand ç’a pas encore 12 ans… ça sait quand demander de l’aide.
FIN

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