J’avais pratiquement fini de récolter…

ma plus récente batche de champignons. Oui oui, cette sorte-là. Les magiques. Je passe les détails, parce que la majorité du monde fait pas la différence entre l’amanite tue-mouche et les psilocybe que j’avais patiemment fait pousser chez nous, dans mon garage de banlieue, depuis le début du printemps.

Parce que oui, j’avais un garage en banlieue désormais. Clamski m’en voulait un peu, mais il m’avait dit que tant que je faisais pas rentrer un VUS dedans, il me laisserait tranquille. Anyway, il s’entendait ben avec les voisin(e)s, pis la majorité du temps, quand il rentrait se coucher le soir, c’était avec le sourire béat du gars qui avait su se faire apprécier d’une ou l’autre des filles de la commune d’à-côté, ou des deux à la fois, je sais pas ce qu’ils font moi, ça m’intrigue, mais je peux vivre sans savoir…

Des champignons magiques, donc, que j’avais presque fini de récolter, pis je me promettais de faire du beau voyage d’ici la fin de l’été. Fouille-moi pourquoi, l’été avançait, j’avais pas encore pris le temps de prendre le temps d’en prendre.

Mon trip avait commencé une coupe d’années avant : ça m’avait pogné en repassant sur les vieux bouquins que Clamski avait repérés dans la vente de garage (justement) d’une vieille beatnick/sorcière de Shefford qui avait dû faire un bad trip de trop : était devenu tellement straight qu’elle hésitait à lui vendre un foutu livre de « prières psychédéliques », du bon vieux docteur Tim qu’elle avait acheté en Californie. Elle nous regardait vraiment comme deux ados qu’elle semblait avoir envie de… je sais pas si « protéger » est le bon terme. Mais y avait un peu de ça.

T’inquiète, Madame, que j’ai pensé, j’ai l’air plus jeune que je suis, pis je me suis informé sur le sujet. Prends mes 3 piasses, pis laisse-moi aller en paix. Elle nous avait regardés nous éloigner longtemps jusqu’à ce qu’on disparaisse dans un vallon, comme si elle regrettait. Faut dire que sa vente était pas tellement populaire non plus, donc elle avait peut-être rien que ça à faire, mais ça nous a mis mal à l’aise un peu.

Mais c’est vrai que la contre-culture, et surtout son pan philosophico-théologico-spirituel, le psychédélisme, je l’ai étudiée. Recherche de soi, de plus grand que soi, d’absolu, tout ça. Oui, ça avait probablement plus sa raison d’être dans les States des années Nixon qu’aujourd’hui au Kébec. (Quoique…) Mais même plus jeune, même un peu intéressé, j’avais pas vraiment eu l’occasion de… d’approfondir le sujet, disons.

Quand les arts m’ont attrapé, ça commencé par la musique, pis les Beatles. Mais là, avant de faire le lien entre Yellow Submarine pis le LSD, avant de le faire entre le LSD pis « l’acide noir étoilé » qui se vendait quand j’étais ado et dont parlaient les plus fuckés des fuckés de l’école (avant leur cours d’agent d’immeuble) ben ça a pris un méchant boutte. Genre, environ 20 ans.

Pourtant, la graine était dans terre (ou le ver était dans pomme, c’est selon). Pis vient un jour tu es adulte, pis ça te revient. Un moment donné, je m’informe à un pote de pote de pote qui deale un peu. Il va demander qu’il dit, mais ça fait longtemps qu’on trouve pus d’acide à Montréal. Comme de fait, je le revois au party d’après : rien à faire. Y en a un peu dans le milieu de la musique, mais moi, musicien autant que je sois, je le fréquente pas, « le milieu ».

En parralèle, je me pogne un docu de ARTE.

Je trippe. Ça me donne encore plus le goût. Je sens que je touche à de quoi. Mais toujours impossible de passer par des moyens… traditionnels pour en trouver.

Mais ya internet. Pis sur internet, tu trouves toutte. Tout-te.

Faut de la patience, pis de l’endurance, pis des Bitcoins, des notions de cryptage, pis Tor, surtout, faut t’ailles Tor, pis comme t’es un peu maniaque, tu vas utiliser le wifi d’un café pas trop proche de chez vous, pis tu te places dans le fond, pour que personne voie ce que tu commandes. Clamski fait le guet un peu en avant de toi, et montre les dents aux gens qui s’approcheraient trop, ça te laisse les minutes nécessaires, même si t’as l’air étrange de suer de même, derrière ton portable, à l’air climatisé foule pine.

Les buvards arrivent de Vancouver (j’oserais dire « sans surprise ») en trois jours par la poste (oui oui), en se faisant passer pour un test de pH, avec une lettre très officielle, « merci de faire affaire avec nous, n’hésitez pas à nous recommander d’autres papiers tournesol » bref, le curieux qui intercepterait ça serait mystifié – même s’il trouverait ça bizarre que le papier tournesol soit en fait un papier où une image d’ampli de guitare est imprimée.

Mais c’est-tu vraiment du LSD ? Difficile à dire, hein. D’un autre côté, tu peux pas faire ça par toi-même, du LSD, ça te prend un labo, pis ya pas l’air d’en avoir dans le coin. Tu inspires. Tu ouvres la bouche. Tu laisses le buvard sur ta langue 15-20 minutes.

Pis…

Ça…

Commence…

J’ai rencontré le Professeur Doré, un petit comique qui a fini par insinué que mon totem, c’était le renard. C’est fin. J’ai marché sur un viaduc dans Petite-Patrie au-dessus de l’amazone. J’ai enfin vu les patterns qui ont inspiré l’iconographie psychédélique, en mouvement, projetés sur mes paupières. J’ai vu les tableaux sur mes murs rire de/avec moi, avant de dégouliner par terre. À un certain point, y avait un canyon dans mon bureau.

Verdict : c’était psychédélique, à tout le moins. Mais ça me faisait cramper dans les épaules et la mâchoire.

– Tu te rends compte de ce que tu viens d’écrire ? me demande Clamski quand il termine de lire la page qui vient de sortir de ma machine – hey ch’tu hipster pareil.

– Non, quoi ?

– Que t’es un drogué.

– Ouain. Que je me suis drogué. C’est pronominal.

– Sauf  que #lesgens, ils vont pas comprendre ça de même : ils vont t’épithèter. Au mieux, tu vas être perçu comme un ex-junkie. Pis tsé, les écrits…

– C’est pas moi, manne, c’est mon narrateur, c’est de la fiction… Laisse-moi donc finir.

Sauf qu’à l’âge que j’ai à ce moment-là, je peux pas vraiment me permettre de faire des trips de 12h à tout bout de champ. Mais j’ai pas encore atteint… ce que je recherche.

D’où les champignons (ça dure trois heures). Pragmatique psychédélique. Pis lentement, de Leary, je suis passé à McKenna – qui malgré ses airs de marsupial effrayé me semble au final nettement plus sain. En tout cas, il me rejoint plus.

C’est pas un gros scoop : faire pousser des champignons aussi, tu trouves comment faire sur le net. Oh, et en passant, la loi permet de vendre des spores de champignons magiques. Pas les champignons eux-mêmes, pis t’as pas le droit d’en faire pousser. Mais les spores, PAS. DE. TROUB. (Cherche un peu sur Saint-Laurent).

La première batche, t’es nerveux. Nerveux de faire le bon mélange pour y injecter les spores, nerveux que la température soit la bonne pour que ça se développe, nerveux que l’environnement demeure assez humide mais aéré. Pis quand ils poussent, t’es nerveux que tes petites pousses phalliques se fassent coloniser par un autre champignon, t’es nerveux de les récolter trop tard, pis ben, crisse, t’es nerveux des les manger la première fois. Tu te rassures : c’est fait maison, tu sais d’où ça vient. Sauf les spores. Si ça tourne mal, tu peux pas vraiment revenir contre le vendeur, disons.

Si ça tourne mal, ça se peut aussi que tu meures, disons.

J’ai fini par me lancer, avec ma balance de drogué achetée, tu t’imagines ben, au pawn shop sur Ontario. J’ai fait tout ce qu’il fallait : même en violant les lois, je respecte les règles de sécurité, moé. Pas plus que tant de grammes pour commencer, tu bois beaucoup d’eau parce que c’est toffe sur l’estomac, pis faut rester hydraté.

Je sens que j’approche de ce que je veux. Les effets sont comme je les imaginais. C’est visuel, mais je perds pas le nord. Pis ça laisse mes mâchoires et mes épaules tranquilles.

Ça agit aussi comme un excitant. Non, c’est le mauvais mot. Un « aplombant » serait plus juste. Ma verve orale s’encapacite, et j’en viens presque à me dire qu’à petite dose, ça me ferait peut-être pas de tort dans la vie de tous les jours.

Pis ya eu le bad trip.

Tu l’attends pas, hein. Tu deviens habitué avec un type de champi, pis la fois d’après sur Saint-Laurent, y ont pus cette sorte-là. Faque t’en prends une autre, presque au hasard. Pis ça adonne que cette sorte-là, ben elle t’aime pas.

Je sais, c’est une drôle de formulation. Je l’ai peut-être moi-même mal aimée. J’ai peut-être mal pris soin du mycélium. Je l’ai peut-être prise à la légère, pas assez respecté. Trop habitué que ça aille bien. Reste que, la première fois, tu fais comme d’hab – mais ce champi-là, il fait pas comme d’hab. D’un sens, ça allait bien. J’ai crissément traversé les portes de la perception ce jour-là. Genre, je voyais le vent. Je voyais le « grand schéma des choses ». Je voyais une porte temporelle dans ma ruelle. Je voyais des insectes non identifiés parcourir inlassablement l’aquarium où poussaient mes champignons.

C’était pas prévu, Clamski avait dû partir, c’était pas prévu que je fusse tout seul à ce moment-là. « Je dois m’absenter » m’avait-il dit, et moi j’avais pas voulu changer mes plans. Dude, j’ai pensé mourir, j’ai pensé mourir, pensé mourir, mourir… Crisse d’angoisse crise d’angoisse, cri d’angoisse, j’ai pensé à une intoxication, boire du lait, vite, mais ça change rien, raisonne-toi, méfie-toi de tout ce que tu vois, j’ai hâte ça finisse, faut que ça finisse, ça finit pas, couché à terre, ça passe pas, assis, ça passe pas, à genoux à prier, ça passe pas.

Pis là, quand ça passe, tu rationalises, tu te dis que c’est comme un accident de char, d’avion de whatever ça pilote un explorateur de nos jours : il faut tu recommences vite fait, que tu te remettes sur pied, faut pas que tu te laisses avoir peur, parce que tu oseras pus jamais. Ça c’était l’été passé. J’en avais repris, genre deux fois. Timidement.

J’avais pratiquement fini de récolter, donc, ma dernière batche. Mais curieusement, le temps de prendre le temps, je l’avais pas trouvé, et même pour la culture en général cet été, j’avais moins de temps. Je les aérais moins bien, l’humidité était moins constante. Je les traitais pas comme il fallait. Je le sentais ben.

Pis c’est à la fin du processus de séchage, que j’ai compris que j’en avais peur, de mes champi cette année. Clamski me regardait avec un sourire en coin. Mais il riait pas de moi.

– Au risque de paraître cliché, ti-gars, y a d’autres moyens d’atteindre ce que tu cherches.

– Ouais. Mais ça prend ben plus de travail, à ce qu’il semble.

– Maudit paresseux.

Il se penche pour regarder le dernier champignon qui restait dans l’aquarium.

– Ceci dit, tu as au moins le réflexe de parler de ton bad trip. Ton texte va mieux passer.

– Du bad trip de mon narrateur, tu veux dire. Ouais, je sais.

Un temps.

– Sinon, ça intéresserait pas quelqu’un dans la commune, du mush frais récolté ?

Fak j’ai fait quelques piasses. Je dis pas que je le ferai pus jamais. J’en ai même gardé un peu. Mais c’est pus sur ma liste. Pis les jeunes d’à-côté ont trippé apparemment. Tant mieux pour eux. Chus content qu’ils soient pas morts.

J’ai repensé à la vieille sorcière de Shefford. Ça m’a dérangé de penser que je lui ressemblais un peu. Mais en même temps, je l’ai comprise. Fucké de même.

– Sois pas amer, me dit Clamski. Au moins ton narrateur a trouvé l’inspiration pour écrire son premier texte me mettant en scène depuis un méchant bout.

– Je sais pas si ça lui manquait tant que ça, Clamski, à mon narrateur.

– Ta yeule, ti-casse.

 

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2 Réponses to “J’avais pratiquement fini de récolter…”

  1. Richard P. Says:

    Comme toujours, tu écris bien et tu racontes bien.

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