C’est quand je suis pris…

… dans le trafic, sur le crisse de pont, que je prends conscience de ma hargne, oui, pour les chauffards de droite (ceux qui dépassent à droite, je veux dire – souvent, d’ailleurs, en se contrecrissant des lignes doubles pour venir te freiner dans face au volant de leur asti de [insérer une marque de voiture de luxe]) mais aussi de la hargne qu’entraîne la dissonance cognitive que je m’inflige.

Moi qui me suis toujours targué d’être (à tout le moins de vouloir être) « différent des autres », me retrouver embouteillé avant de venir au boulot, ça me gruge les nerfs, ça me pisse sur le feu, ça me castre l’ascendant lion, ça me tuuuuuuue.

Pas sur le principe que je suis « pris » (quoique un peu quand même), mais plutôt parce que je suis « là en même temps que tous les autres ».

Depuis que je ne suis plus exclusivement pigiste (encore une dissonance cognitive : la réalité, c’est que je ne suis plus pigiste que de temps en temps), je me suis vu rentrer dans le rang, je me suis fait rentrer dedans par la sempiternelle force des choses.

Hey, le fun que je pouvais avoir, simplement en décidant que cette semaine, je travaillerais samedi et dimanche pour me donner congé le mercredi et jeudi, mettons. Nanon, fini ce temps-là : désormais j’efface graduellement ma dette plus grande que nature, l’hypothèque que j’ai contractée (c’est comme une maladie c’t’affaire-là) à coup de salaire pour gagner lequel je suis obligé de traverser un pont tous les matins, d’aller au bureau, de dire svp quand je demande un congé, de bosser « pour quelqu’un » d’autre que moi, le tout pour un job que je pourrais essentiellement faire de la maison. Tsé.

Je m’assieds à mon poste, complètement dégoûté, complètement en sueur de m’être ainsi emporté. Je souris niaisement au patron qui passe par là, qui remarque mon état, mais semble (heureusement) préférer en rester au « bonjour » matinal habituel.

-Reprends ton souffle, mecqueton, me lance Clamski, en levant les yeux de son vieux iPad 1 qui fonctionne encore, contre toute attente. 

Il me dévisage un instant. Voyant ma détresse, il pose sa tablette sur le bureau dans le cubicule voisin, plante ses talons au sol et s’étire vers l’arrière, les bras derrière la tête. Il pose sur moi un regard à la fois amusé et doux. Ma hargne de tout à l’heure, elle, y lit de la condescendance, mais je finis par me calmer. Par réflexe, je regarde autour, d’un coup que le patron le verrait. En général, Clamski sait se tenir quand je suis au boulot, mais des fois que. 

Non, c’est bon.

-Quoi d’autre ? me demande-t-il. Qui te fait sentir « mouton » je veux dire.

-J’ai jamais dit…

-Je sais que t’as pas utilisé le mot « mouton », tu as beaucoup trop de respect pour le prolétaire. Mais c’est bien ce que tu ressens, non ? dit-il en se penchant vers moi, tel un psy qui aurait fini par me cerner.

-Je sais Clamski, que l’humain est un être de routine, de cycles, qu’il préfère prendre ses vacances en été, que pour avoir un cercle social, voire une blonde, il vaut mieux être capable de se libérer en même temps que tout le monde… Je sais tout ça.

Je soupire.

-Mais…? m’encourage-t-il.

-Mais j’ai tellement voulu être marginal ! J’y suis resté de toutes mes forces dans la marge, tu comprends ? Ya pas si longtemps, je te niaise pas, un cauchemar récurrent que j’avais, c’était de finir comme tous les « autres zombies » et de tondre ma pelouse. Pis qu’est-ce tu penses que je fais depuis l’achat de la maison ?

Clamski s’étouffe de rire. 

-Asti si tu l’as fait trois fois cet été ta pelouse, c’est beau.

-Oui mais…

-Pis même que t’en étais fier, quand était faite !

Je me tais, un peu dépité. Ya raison, l’esti.

-C’est le fun, la vie en société, ti-cul !

-Sauf dans le crisse de trafic.

-Tu sais ce qu’il te reste à faire…

-Ne plus aller aux States pendant un long week-end ? Ne plus faire mon magasinage de Noël le dernier samedi avant le 25 ? le nargué-je.

Pendant que je dis ça, Clamski sort une espèce de cadran de son sac à dos. Un cadran enchevêtré de fils. Avec des espèces de cylindres qui…

Il me tend ce qui m’a tout l’air d’une bombe.

Je la prends, et la cache rapidement sous mon veston. Je pourrais lui demander s’il « est fou ou quoi ?!? » mais ce serait très cliché, et de toute façon, il m’a habitué à bien pire. Je lance donc, presque calmement :

-Euh je pense pas que faire sauter ma job va régler ben des affaires.

-Tu seras pus pris dans le trafic, toujours ben. Pis tu sais ben que c’est plus une métaphore qu’une bombe. 

Comme de fait, il n’y a plus rien sous mon veston.

-Tu te rappelles des fois où tu as posé des bombes dans ta vie ? 

Je passe vite ma vie en revue, et m’apparaissent les noms : Marjorie, Julie, Charlotte, Mila…

-Ça s’est rarement bien terminé.

-T’es pas obligé de toujours mettre tes bombes dans ta vie privée… 

Il reprend son iPad. Fait une manip sur l’écran. Un vilain sourire apparait sur ses lèvres décharnées, et il me murmure un petit « boum! » cynique, digne des meilleurs méchants au cinéma.

J’ai bizarrement l’impression qu’y a un pont qui vient de sauter…

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